Journées d'étude « Transphilosophiques »

29-30 avril 2010
Université de Lille 3
(Maison de la Recherche, Salle des Colloques)

Sentir et penser

Invité d'honneur : Nicolas Grimaldi


Alberto Giacometti, L'objet invisible (détail)

Sentir et penser

Faut-il irrémédiablement opposer la sphère affective de la sensation et du sentiment à celle de l'intellection ? En effet, le sensible nous ouvre au monde dans une immanence vivante, le sentiment nous ouvre un monde en tant qu’il est mien, là où la pensée semble exiger de s’en déprendre et d’effectuer un pas en arrière, par-delà la singularité de mes affects vers l’universalité d’une rationalité anonyme. Tout se passe comme si nous sentions toujours ici et maintenant, bien que lorsque nous pensions, nous soyons partout et nulle part, ne saisissant des objets que ce qui, en eux, est immuable. Il semble que la tâche du penser soit d'instaurer une distance et un recul entre soi et le monde, envers et contre un corps qui nous rive constamment à l'extériorité. L'odyssée de l'intellect isolerait le penseur de lui-même, de sa spatialité et de sa temporalité concrètes.

Mais alors, comment interpréter les métaphores de la pensée – récurrentes dans l'histoire de la philosophie – comme œil de l'âme, intuition intellectuelle et inspection de l'esprit, saisie ou compréhension du sens, ou encore pensée dévoilante ? Faut-il n'y lire qu'un transport poétique indu, ou l'effet d'une licence symptomatique ? Répondre que la sensation donne l'impulsion primitive de la pensée, n'est-ce pas encore opposer le sensitif et le cognitif en réduisant le premier à un instrument dont l'usage ne vaut que tant qu'on s'en méfie ? N'est-ce pas là ignorer que le sentiment peut déterminer – à notre insu ou non – l'acte de tenir pour vraie telle ou telle idée et feindre d’oublier l’excitation nerveuse qui est à l’origine de tout concept ?

Et si, au contraire, la pensée n'était qu'un mode du sentir ? Parce que toute sensation est en elle-même signifiante, parce qu'il n'y a pas de percept innocent, ni d’affect pur de toute dimension discursive et culturelle, parce que l'expérience excède toujours son essence, et parce qu'enfin la fatigue du penseur est d'abord celle de son corps, la sensibilité pourrait bien constituer la teinte variable et le lieu permanent de la pensée. Qu'il y ait des formes de pensée qui – dans leur champ propre – oublient ou recouvrent ce sol n'en demeure pas moins légitime. Mais si la philosophie a d'abord pour tâche de décrire ce qu'il en est de notre expérience, il lui incombe de s'immerger dans le sensible pour y trouver une idéalité toujours déjà à l'œuvre. Selon le mot d'Eschyle : « pathei mathos », c'est dans l'épreuve – sensible au premier chef – que l'homme peut apprendre.

À l'occasion de ces journées « Transphilosophiques », nous vous proposons ainsi d'interroger à nouveaux frais la distinction conceptuelle classique entre sentir et penser. Dans la perspective de décloisonner les domaines d'investigation spécifiques des doctorants, au profit d'une philosophie générale plus propice aux discussions, nous recherchons des propositions de communication (d'une quarantaine de minutes) relevant de l'histoire de la philosophie, de l'épistémologie, de l'ontologie, de la théologie, de l'éthique, de la politique ou de l'esthétique.